Nitt prof de FLE

Mes supports de cours, mes dossiers de fac qui ont intéressé... Bref mes travaux.

27 octobre 2007

L'esprit de groupe au Japon

Introduction

"Japon", pour beaucoup ce mot est le synonyme paradoxal de traditions ancestrales, de haute technologie, de geishas et d'employés surchargés de travail, de suicide valorisé et de foules toujours en mouvement. En effet, la littérature et les images rapportées du pays du soleil levant, souvent réductrices et caricaturales, donnent à l'occidental l'idée d'un territoire surpeuplé (127 millions d'individus sur 580 km², soit une densité de 14000 habitants/km²) dont les valeurs se situent dans le sacrifice au profit du pays, de la société, de la famille et dans la persévérance envers et contre tout, afin de sauver l'honneur, plus important que la vie elle-même.

Au cours d'un voyage là-bas, il est possible d'observer l'étonnante densité de la population et le fait étrange pour un occidental, et tout particulièrement un habitant de Paris, qu'est le manque total d'agresssivité des Japonais, leur confiance dans leurs compatriotes et le sentiment de sécurité qui les habitent, tant qu'ils sont dans leur pays. Ce constat demande d'être nuancé par des faits de société bien connus de là-bas que sont les suicides dont le taux très élevé fait beaucoup parler, la violence scolaire ou les morts subites d'employés dépassant leurs horaires de travail pour le bien-être de l'entreprise.

Il demeure une question de ces constats : comment les Japonais font-ils pour se sentir si bien en groupe? Quelle motivation ont-ils pour passer cinquante heures par semaine à travailler? En résumé, d'où leur vient cet esprit de groupe, que certains appelleront "esprit de sacrifice"?

Nous nous proposons dans ce développement d'étudier ce que l'occidental, "individualiste" par son éducation, remarque ; les différences notables entre les comportements occidentaux et japonais qui traduisent la "pensée japonaise", puis d'approcher l'éducation donnée aux enfants nippons dès leur plus jeune âge afin de leur enseigner ce qui fera d'eux des adultes accomplis et responsables selon les critères nippons, et nous terminerons en nous penchant sur les conséquences de cette éducation, emprunte de la volonté d'établir une norme que tous reconnaissent comme particulièrement stricte, héritière d'une histoire riche, et, comme toutes les histoires, remplie de conflits et de rejets.

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Ce que l'étranger remarque

Un voyageur, et tout particulièrement un anthropologue qui regarde vivre les Japonais note plusieurs éléments particuliers. Tout d'abord l'aptitude de la population à se déplacer par milliers d'individus sans en éprouver la moindre sensation d'étouffement, ni montrer aucune agressivité, et ce en respectant toujours les règlements, que ce soit le code de la route ou les règles de conduite dans les transports en commun, dans les lieux publics ou les magasins. Les Japonais restent calmes en toutes circonstances. Tout Français habitué à vivre dans une grande ville, à plus forte raison Paris, connaît un sentiment d'oppression quand il se trouve dans un lieu bondé, comme le métro ou un lieu très touristique. On connaît l'attitude des jeunes occidentaux qui fraudent dans les transports en commun, celle du Français de toute génération qui se montre facilement nerveux voire agressif à l'égard de toute personne qui se tient au milieu de son chemin, lui marche sur un pied, le bouscule légèrement, c'est à dire empiète sur son territoire, brise ses frontières personnelles et par là-même remet en cause son statut social d'individu. Ce même Français ne se gênera pas pour empiéter sur le territoire de son "agresseur" et cherchera ainsi à s'affirmer au sein de la masse dans laquelle il se trouve. Ce Français toujours, s'il le juge bon, se permettra toutes les infractions qui lui apporteront confort et satisfaction personnels (fumer dans les lieux publics, dépasser les limites de vitesse sur la route pour arriver plus vite à destination, traverser hors des passages cloutés, jeter ses papiers sans se soucier de savoir s'il existe une poubelle à plus d'un mètre de distance de sa personne, etc.). Le Japonais qui visite la France ou qui observe un Français en dehors de ses frontières le trouve indiscipliné et parfois sale, et lui reproche son individualisme surpuissant, qu'il qualifiera facilement d'égoïsme.

L'attitude des Japonais, très respectueux des normes et des règles, entraîne un sentiment de sécurité inconnu de l'occidental. Si la politesse nipponne est célèbre, leur honnêteté mérite de l'être également. Dans les quartiers résidentiels moyens de Tôkyô les parents n'ont pas peur de voir leurs enfants sortir après vingt-deux heures, où les rues sont désertes, parce qu'ils savent que rien ne peut leur arriver. De même les Japonais qui discutent avec des parents français, soucieux du départ de leurs enfants dans un pays si éloigné, les rassurent sur le fait que le taux de délinquance y est extrêmement bas et qu'ils ne doivent se faire aucune inquiétude.

Les hommes d'affaire, ou salary-men, se déplacent dans les rues avec de très grosses sommes d'argent en poche, car tout se paie en liquide (les chèques n'existent pas et la carte bleue est très rarement employée) et le vol est si rare que personne ne voit de danger à détenir d'impressionnantes liasses de billets dans son portefeuille. Les gens ont l'habitude également de profiter des transports en commun, dans lesquels il passent de une heure et demie à quatre heures par jour, pour dormir ; et personne n'aurait l'idée de rester éveillé spécifiquement pour éviter de se faire fouiller les poches. Les dormeurs laissent parfois tomber leur tête sur l'épaule de leur voisin, et très peu se permettent de les réveiller, malgré la perception de ce "laisser-aller" comme impoli.

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Les services de livraison fournissent leurs clients dans des plats identiques à ceux que l'on trouve chez les gens eux-mêmes, c'est à dire en porcelaine ou en bois, car les clients les rendront au livreur à leur prochaine commande ou se déplaceront jusqu'à la boutique pour les restituer. Rien de comparable avec les plats jetables en plastique et en carton que connaissent les occidentaux. Dans le même registre, les karaokés (première distraction nationale) ont une disposition très différente des nôtres : chaque client dispose d'une pièce particulière, semblable à un salon, dans laquelle sont rangés le poste de télévision et la chaîne avec laquelle il chante, et où il peut commander des boissons. On devine qu'un établissement semblable en France ou dans tout autre pays européen devrait faire face à la détérioration des locaux et surtout le vol du matériel d'excellente qualité. Le fait que les boissons sont disponibles dans les salles de chant, qui sont toutes fermées et dont on ne peut contrôler l'intérieur, montre la confiance accordée aux clients pour qu'ils fassent attention à ne rien renverser sur le mobilier.

Dernier exemple : les distributeurs automatiques présents presque partout dans les villes. Des cigarettes aux boissons chaudes en passant par les pâtes, ils fournissent des produits très divers, sont des milliers, et peuvent exister grâce au respect que montrent les Japonais face aux biens d'autrui. Les quelques distributeurs que nous observons en Europe sont attachés et pourvus de systèmes de sécurité qui empêchent les indélicats de piller l'appareil.

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Dans le métro, comme partout, la discipline est de rigueur.

Tout ceci nous montre bien quelle confiance règne parmi les Japonais. Le calme perçu lorsqu'ils sont plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de personnes au même endroit s'explique donc par le respect strict des règles, ce qui entraîne un sentiment de sécurité et le manque total d'agressivité. Mais comme nous l'avons vu ce type de comportement est loin d'être universel. Comment les Japonais aquièrent-ils cet état d'esprit? Qu'est-ce qui rend cette attitude "naturelle" chez eux?

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28 octobre 2007

L'éducation donnée aux jeunes Japonais

Eyal Ben-Ari (Body Projets in Japanese childcare ; culture, organization and emotions in a preschool, Eurzon Press, 1997) s'est intéressé aux crèches nipponnes et y a relevé la façon dont les valeurs culturelles sont inculquées aux enfants en bas âge. Au Japon l'école primaire commence à six ans, et il est vu comme préférable que les enfants restent en famille jusqu'à au moins trois ou quatre ans, car l'intensité de leur relation avec leur mère et leurs besoins affectifs sont tels qu'un manque peut entraîner des troubles psychologiques et les rendre susceptibles de comportements "déviants" à l'adolescence. Plusieurs études vont dans ce sens.

Ainsi le baby-sitting est quasi-inexistant et plusieurs crèches demandent aux parents qui souhaitent faire admettre leurs enfants de présenter une lettre de l'employeur ou du bureau des impôts prouvant que la mère travaille ou est malade. Très souvent même on demande la preuve qu'aucun grand-parent n'habite à proximité. L'accent est donc mis sur la famille, le groupe de base de la société, pour les jeunes enfants. Pour ceux qui n'ont pas d'autre solution, les établissements préscolaires, tout comme les écoles, réservent le droit pour leurs professeurs (qui représentent l'Etat et ont pour mission de faire des enfants de bons citoyens coopératifs et travailleurs) d'intervenir dans la vie privée et le cercle familial afin de mieux collaborer avec les parents et de régler les éventuels problèmes, pour le bien de la nation.

Voyons maintenant par quels procédés l'esprit de groupe et de coopération y sont inculqués par tous les biais qu'offrent les activités des enfants au cours d'une journée.
Le matin, les enfants ont plusieurs jeux, en groupe ou individuels, au cours desquels leur sont apprises les valeurs de la persévérance et de la solidarité. Pendant les distractions individuelles les enfants peuvent demander un cahier pour dessiner, et il ne leur sera pas permis d'en prendre un nouveau tant que celui qu'ils ont en leur possession n'est pas rempli. C'est ici la persévérance qu'on demande implicitement. Lors des activités en groupe, les enfants handicapés sont encouragés par tous et leurs congénères font en sorte qu'ils se sentent toujours à l'aise. Ainsi lorsqu'une petite fille qui joue et se trouve prise d'un déséquilibre tombe par terre, immédiatement ses camarades s'affalent sur le sol, et ce sans se concerter ni prendre de temps pour réfléchir. Les enfants qui au cours d'un jeu cherchent à se mettre à l'écart sont redirigés vers l'ensemble de la classe, et les éducateurs ne reculeront devant rien pour les obliger, patiemment, à rejoindre le groupe.

Il arrive souvent que des courses soient organisées le matin, auxquelles sont conviés les parents. Les courses de ce type sont très fréquentes au Japon et se font à tous âges. Il ne s'agit pour les préscolaires que d'un parcours de quelques dizaines de mètres sur lesquels les enfants, puis les parents, doivent courir pendant dix minutes - pour les plus âgés - ou le plus longtemps possible - pour les plus jeunes. Les tout-petits qui viennent d'apprendre à marcher font le parcours également, aidés par les éducateurs. Pendant que les uns courent les autres agitent des drapeaux et crient des encouragements afin de montrer qu'ils sont présents et actifs, même s'ils ne sont pas sur la piste. Le but de la course n'est pas d'arriver le premier ni de se dépasser, mais bien de participer à un évènement qui inclut l'ensemble de l'établissement :

  • "Typically, in the West, sports day is an occasion for the recognition of individual achievement and competitive spirit... Not so the Japanese version. Races are held... but they almost all involve some kind of cooperation as an integral part of the event, and individuals represent a larger group such as their class." Hendry et Ben-Ari (1986 : 142), cité par Eyal Ben-Ari (1997 : 69).

Au terme de l'activité, tous reçoivent un certificat de participation, chacun son tour et devant tout le monde, sous les applaudissements généraux.

A l'heure du repas, les enfants s'asseyent à leurs tables dans la salle de classe et attendent sans toucher à quoi que ce soit que tout le monde soit servi. Puis une prière de remerciement est récitée et tous entament leurs plats. Ceux qui finissent les premiers doivent attendre que tous aient terminé avant de ranger leurs couverts et leurs serviettes. Outre le fait que les plats sont typiquement japonais et que pour les plus jeunes le passage à la nourriture solide se fait vers le riz qui est la base du menu, on remarque que contrairement aux crèches ou jardins d'enfants occidentaux, les enfants n'ont pas le choix de leurs repas. Tous reçoivent la même nourriture. On ne cherche pas à développer les goûts personnels, mais à affirmer les préférences du groupe.

  • "Katsura Hoiken offers a contrast to the American day-care center studied by Tobin and his associates (1989 : 134) where, as part of an emphasis on getting children to express their individual wants, youngsters were offered a selection of dishes. At the center (like other Japanese preschools) children are offered no choice of edibles : each meal is a "set menu" of drinks and portions which the children consume. In this respect, Peak's (1991 : 93) observations about Japanese preschools hold for Katsura Hoiken as well : a great deal of care is taken to ensure that each person eats identical food so that "mutuality and common preferences are affirmed." Ben Ari (1997 : 101)

De plus les adultes qui mangent avec eux ont conscience d'être un exemple sur la façon dont un Japonais se tient à table, et les petits s'appliquent à les imiter.

Vient ensuite la sieste. Les enfants se brossent les dents, se changent puis posent des futons (l'équivalent de nos matelas) par terre dans toute la pièce et s'assseyent pour écouter les éducateurs leur raconter des histoires. Peu à peu les jeunes s'allongent et s'endorment, et après quelques minutes les adultes passent entre eux pour veiller à ce que tous se reposent. Pour les enfants ayant des difficultés à s'endormir, les éducateurs s'asseyent à côté d'eux et leur tapotent le ventre ou le dos en répétant une onomatopée qui semble les calmer - "ton ton ton" - ou se placent sur leurs futons et les installent doucement mais fermement entre leurs jambes, avec la tête posée sur leur ventre. Cette attitude peut étonner les occidentaux qui y voient un geste très maternel, que de simples éducateurs ne devraient pas employer. Il s'agit au Japon d'une position traditionnelle pour rassurer les enfants en leur donnant l'impression qu'ils dorment entre leurs parents. En effet, au pays du soleil levant, la tradition veut que les petits dorment dans le lit de leurs parents jusqu'à la naissance du suivant. Les liens familiaux sont ainsi affirmés et l'accent est mis sur l'interdépendance entre les individus. Ce lien familial très fort est mis à profit dans les établissements préscolaires ou les éducateurs aident les bébés à passer du cadre de la famille à celui de la classe. Loin d'être distendus, les liens sont transférés au groupe-classe. Pendant la sieste, les enfants se parlent doucement, se rapprochent les uns des autres, se tiennent la main et se trouvent véritablement immergés dans un flot d'odeurs, de bruits de respirations, et souvent gardent un contact physique avec un adulte ou un de leurs congénères.

Cette immersion dans la masse est un moyen de faire passer par le corps l'appartenance au groupe. On retrouve cet état d'esprit dans les voyages entre collègues où les membres d'une même société de rangs tout à fait différents partent ensemble, et, après un dîner copieux et tardif dans un établissement traditionnel (souvent thermal) ils sortent des placards spéciaux les futons et s'allongent tous dans la même pièce pour dormir. Le fait que les matelas de coton nippons ne soient pas, comme les lits occidentaux, un espace compartimenté et immobile réservé au sommeil mais un aménagement de l'espace pour pouvoir se reposer sans frontière véritable entre leurs utilisateurs est significatif. On dort avec les membres de son groupe, et le sommeil se partage aussi bien que le repas.

Les souvenirs rapportés de voyage (omiyage), par les adultes ou les enfants, qui sont souvent des bonbons ou des gâteaux, sont distribués en classe, et mangés de même. C'est un moyen d'échange dans la dynamique donner-recevoir pour renforcer l'identité de groupe. Toujours dans cette perspective, les enfants ne changeront pas de niveau en cours d'année après leur anniversaire, comme les petits anglo-saxons. Tous les enfants d'une même classe passent au niveau supérieur à la fin de l'année, car le groupe passe avant l'individu.

  • In this respect, the message in Japanese institutions is of membership in some kind of "permanent" entity which is "beyond" the individual (and which is created by the organization to which the child belongs). (Ben-Ari 1997 : 68)

Un soin identique est apporté à l'apprentissage des notions comme la coopération et la responsabilité collective. Après chaque activité les enfants doivent ranger leur classe et en fin de journée ils la nettoieront. Etant les plus responsables, les plus grands aident les plus petits dans les jeux incluant l'établissement complet, c'est à dire lorsque les niveaux sont confondus.

L'importance de la solidarité se voit dans un conte pour enfants que nous connaissons en occident : Les trois petits cochons. Dans la version anglo-saxonne, les trois frères cochons partent de chez leur mère et se fabriquent chacun une maison, le permier en paille, le deuxième en bois et le troisième en brique. Le loup disperse les abris fragiles des deux premiers frères en soufflant dessus, les mange, et meurt rôti dans la cheminée du troisième. La version nipponne ne diffère pas dans le sort réservé au loup mais dans celui des deux frères qui lui échappent et se réfugient chez le dernier. Ensemble ils tendent un piège au loup et en viennent à bout. Cette histoire ne satisfait pas les enfants qui demandent pourquoi les frères, sortis de chez leur mère, n'ont pas construit de concert une maison solide : "c'est bien mieux de coopérer vous savez!" s'exclame l'un d'eux.

Coopération, responsabilité, indépendance mais toujours sous l'angle de la priorité au groupe, ces notions sont récurrentes dans les niveaux supérieurs, jusqu'à la fin de la scolarité qui se fait à  quinze ans. En primaire, un élève qui s'habille de façon trop originale se fait réprimander par l'instituteur qui va ensuite voir les parents pour leur demander de ne plus affubler leur enfant de façon si excentrique, afin de ne pas donner de mauvaises idées aux autres et de rester habillé élégamment. Arrivé au collège puis au lycée, l'élève japonais porte un uniforme pour ne pas être individualisé, et pour lui éviter de devenir individualiste. Dans le but d'encourager les élèves à prendre des responsabilités et à construire toujours plus en groupe, de nombreuses associations existent au sein des établissements dès l'école primaire. Deux sortes existent : les sportives et les culturelles. Un élève actif dans l'un de ces clubs augmente la note de la section "activités hors cours" de son bulletin scolaire, ce qui est très souvent favorable lors du concours d'entrée en université.

J'ai moi-même fait l'expérience du fait que même un Européen est prié de respecter les règles, poliment mais fermement. Je me trouvais sur un tapis roulant dans un des couloirs de Tôkyô, en compagnie de Japonais rencontrés pendant mon séjour, et puisque le tapis avançait tout seul nous nous laissions entraîner. Afin de voir mon interlocutrice je me plaçai sur la gauche du tapis, côté réservé aux passants qui marchent. On me fit remarquer plusieurs fois que j'étais du mauvais côté, et j'avais beau tenter de faire comprendre que je me déplacerais au moindre piéton pressé, rien n'y fit. Il fallut que je me mette sur la droite pour que l'ambiance redevienne sereine. Etant française, je ne voyais pas l'inconvénient d'être la seule sur la gauche tant que je ne dérangeais personne, et j'avais l'habitude de voir exprimer des particularités sans que cela soit perçu comme une agression. Le fait de me placer du "mauvais côté" du tapis ne dérangeait pas d'hypothétique marcheur, puisqu'il n'y en avait pas, mais bien mes compagnons de route puisque pour eux je me mettais sciemment hors du groupe, alors que le plus sage pour moi était de chercher à m'intégrer. Peu importe mon pays d'origine, dussé-je me tordre le cou pour voir et entendre mes voisins, il fallait que je fasse comme tout le monde. Alors que pour le Français l'essentiel est de prendre ses aises, de chercher le confort, pour le Japonais il réside dans le fait de rester en groupe et le meilleur moyen pour cela est de suivre les règles où qu'il soit et quoi qu'il fasse.

  • Children exposed to "grouping" over time learn to group. Faced by a new situation, they proceed under the assumption that the proper way to act is to cooperate, take others into consideration, and be identified and committed to the new social framework. The point is that the self-validating premises are learnt and maintained throughout one's lifetime so that they form a set of unquestioned assumptions shared by members of Japanese (middle-class) culture and permeating their experience. (Ben-Ari 1997 : 71)

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29 octobre 2007

Les conséquences de l'esprit de groupe : "l'esprit de sacrifice"?

Et lorsque les règles sont trop strictes, quand ceux qui les subissent ne les supportent plus? Qu'arrive-t-il? Quelles sont les conséquences d'un esprit de groupe porté à l'extrême?

A l'école les élèves qui présentent, d'après les études du pays, tous les critères pour devenir délinquants (parents pauvres, familles monoparentales ou appartenant aux minorités raciales du pays) sont surveillés, suspectés et observés en permanence, car on s'attend à ce que tôt ou tard ils sortent de la norme. Beaucoup d'entre eux ne voient pour exister que la solution de devenir ce que les adultes pensent qu'ils sont : des délinquants. Leur seul moyen d'appartenir à un groupe qui leur corresponde est d'entrer dans une bande de jeunes dits "déviants" qui adoptent des comportements adultes (fumer, se maquiller outrageusement pour les filles, avoir des rapports sexuels) avant que de telles actions leur soient permises. Ces jeunes des milieux défavorisés se retrouvent régulièrement au commissariat et ne connaissent que la répression qui, en maintenant le statu-quo et l'impression de menace de la part des adultes, les pousse à persister dans leur voie. Il s'agit d'affirmer une identité déjà marquée par une société où tous ceux qui n'appartiennent pas à la norme sont mis à l'écart.

Parmi les pressions et les violences scolaires typiquement japonaises, il faut considérer la persécution de certains élèves montrés du doigt et rejetés de leurs pairs, harcelés physiquement et moralement par un groupe de fortes têtes pendant que leurs camarades les délaissent de peur de devenir la cible de tels agissements. Ces jeunes, appelés les ijime, seuls pendant plusieurs années, font souvent des tentatives de suicide. Certains développeront des phobies ou cèderont à la pression de la réussite à tous prix et deviendront des hikikomori. Ce terme peut-être traduit par "confiner" "se retrancher", et désigne les jeunes qui refusent de sortir de leur chambre pendant des mois voire des années, coupant tout contact avec l'extérieur et la famille, vivant dans leur chambre où s'entassent les déchets, devant leur poste de télévision, leur console de jeu et leur ordinateur la nuit et dormant le jour. Les jeunes concernés sont majoritairement des hommes de quinze à trente ans qui vivent chez leurs parents.

Cette forme d'isolation particulière peut être vue comme la véritable forme de suicide au Japon : le suicide par les liens sociaux. A l'ère d'Edo, les villages étaient régis par des règles que chacun devait suivre. Ceux qui n'obéissaient pas étaient mis à l'écart par le reste des villageois. Il s'agissait donc de rompre les liens sociaux, d'isoler les fautifs. Le suicide a un statut légèrement différent de celui qui lui est donné en occident, où il est vu comme un péché, une honte en héritage de la pensée chrétienne. Le suicide au Japon fut un moyen de laver une faute, de sauver son honneur par une mort prestigieuse. De plus le mélange de croyances shintoïstes et bouddhistes fait croire en une force vitale à laquelle tous les êtres vivants appartiennent et retournent après la mort. L'âme humaine ferait partie d'un continuum, et ne disparaîtrait donc pas, concept "adoucissant" quelque peu le décès puisque le défunt est "toujours présent". Le suicide qui est aujourd'hui davantage une fuite de la solitude et de la pression due à la toute-puissance de la norme et de la réussite garde un aspect résolument social, et se fait même en groupe, dans certains tristes cas où des jeunes désespérés se rencontrent sur Internet et se donnent rendez-vous pour sauter le pas. Mourir à plusieurs transforme une mort par désespoir en une mort sociale, rassurante pour ceux qui vont passer de vie à trépas et plus proche de la mort prestigieuse recherchée autrefois dans le seppuku, connu en occident sous le terme hara-kiri. Il s'agit de continuer à exister pour les autres par une mort que l'on oublie pas. Les hikikomori quant à eux disparaissent de la société, sans pour autant montrer le "courage" de passer à l'acte. Disparaissant même aux yeux des membres de leur famille, ils n'existent plus que dans les monde virtuels qui leur donnent un passe-temps illusoire et dans lesquels ils s'enferment. Si les suicidaires meurent de façon sociale, les hikikomori meurent à la société.

Un autre type de mort japonaise est le surmenage. Il est bien connu que les salary-men japonais ainsi que leurs homologues féminines se tuent à la tâche (dans tous les sens du terme) pour le bien de leur entreprise. Le directeur de la société est vu comme le père de ses employés qui se consacrent corps et âme à la réussite de la "famille" qu'est devenue la compagnie. C'est ainsi que les employés à la traîne passent parfois des nuits entières sur leurs projets, délaissant leurs familles, s'abîmant la santé. On me cita ainsi le cas d'une jeune femme de vingt-quatre ans qui n'arrivait pas à satisfaire ses supérieurs et qui passa vingt heures sur vingt-quatre à travailler. Elle mourut d'une congestion cérébrale. Ce phénomène commence à se faire connaître au Japon, et porte désormais un nom : le karoshi. C'est cet état que frôle Amélie Nothomb dans son très célèbre roman Stupeur et tremblement où pour finir à temps une tâche en dehors de ses compétences elle passe plusieurs nuits sur place et finit par avoir une crise de nerfs dans les locaux de la société, avant de s'endormir sous le contenu d'une poubelle qu'elle se déverse dessus pour avoir moins froid.

Moins dramatiques mais tout aussi révélateurs, la mode exubérante et excentrique des jeunes Japonais en quête d'identité lors du passage entre les études et la vie de salarié, et la fuite de certains dans les pays étrangers. Dans une société où tout individualisme est proscrit, l'originalité est mal vue et certains refusant de n'être qu'un point dans la masse cherchent à se démarquer à tout prix. L'excentricité est par conséquent devenue une mode et le phénomène de groupe a fini par rejoindre ce qui en était une négation... paradoxe caractéristique du pays du soleil levant. La plupart de ces jeunes finiront en tailleur et costume lorsqu'ils entreront dans une entreprise, et ceux qui n'arriveront pas à entrer dans la norme et à rejoindre le groupe choisiront de partir à l'étranger.

Pour autant les activités  de groupe en entreprise, si elle ne mènent pas nécessairement au suicide ou à l'exaspération ceux qui revendiquent une identité propre, sont très communes ; et il est mal vu, voire impossible, de refuser d'y participer. Si un employeur décide d'emmener boire ses subalternes un soir, ces derniers n'auront pas les moyens de refuser. Manger entre collègues aux heures des repas est de rigueur, et les stages d'entraînement à l'auto-discipline, également monnaie courante dans le pays, sont une nouvelle affirmation des liens qui unissent les employés d'un même groupe, passant souvent avant la famille, ce qui explique que nombre de femmes doivent souvent faire un choix entre leur carrière et leurs enfants.

Le fait de tenir une maison et de s'occuper d'une famille est considéré traditionnellement comme un achèvement en soi, une réalisation de la femme qui lui demande autant voire plus de qualités qu'un emploi identique à celui d'un homme, sans compter que son rapport exclusif à ses enfants en bas âge demande une grande présence. En exerçant auprès de ses enfants et de son mari les qualités de persévérance et de don de soi, elle se montrera tout aussi active et digne dans la société que son mari qui passe cinquante heures par semaines à travailler.

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30 octobre 2007

Conclusion

Nous avons vu que l'esprit de groupe est une notion traditionnellement ancrée au Japon, inculquée aux enfants en bas âge en redirigeant par des moyens corporels les liens qui les unissent à leur famille : les activités de la journée, le repas, la sieste, sont autant de moyens de rendre "naturelle" l'appartenance à un ensemble qui passe avant l'individu. Si l'étranger en voyage remarque les nombreux aspects positifs d'une telle éducation, le revers de la médaille peut être rude : les personnes qui n'arrivent pas à trouver leur place dans la société ou auxquelles on refuse cette place peuvent avoir des comportements extrêmes que l'occident perçoit toujours de façon partielle et caricaturale.

Il est sans doute possible d'analyser le film d'animation Le voyage de Chihiro (2002) de Miyazaki, comme porteur de ces valeurs d'identification au groupe et de respect des règles traditionnellement véhiculées dans le pays. L'histoire est celle d'une fillette de dix ans qui, lors du déménagement de sa famille, se retrouve avec ses parents dans ce qu'ils prennent tout d'abord pour un parc à thème abandonné. Les parents se dirigent d'un pas hardi au coeur d'un petit village où ils découvrent des mets délicieux et s'empressent de se servir après avoir constaté que personne ne se trouve à proximité. Chihiro, leur fille, effrayée par cet univers étrange, demande à plusieurs reprises de faire demi-tour, et devant l'indifférence de ses parents décide d'explorer les environs. Après quelques minutes, alors que le soleil se couche, elle revient vers son père et sa mère... qui se sont transformés en cochons, et voit apparaître des spectres partout autour d'elle. Affolée, elle se rend compte qu'elle disparaît peu à peu. Il lui faudra le secours d'un habitant du monde qui s'anime autour d'elle pour retrouver sa consistance d'origine. Les parents de Chihiro sont "d'authentiques" Japonais influencés par la culture occidentale. On y voit l'ego démesuré des Japonais qui oublient les valeurs de l'humilité quand le père rassure sa fille en lui disant que rien ne peut lui arriver puisqu'il est avec elle, et l'irrespect des règles conduisant à la déshumanisation : c'est parce que ses parents se sont servis et "goinfrés comme des porcs" sans demander la permission, assurés du fait que "Papa a sa carte de crédit" et qu'il pourra payer quand on le lui demandera, qu'ils sont punis par un changement d'apparence. Le seul secours reste l'amour de leur fille qui devra travailler dur et persévérer envers et contre tout. C'est ici l'unité de la famille qui est mise en valeur, ainsi que la persévérance. Si Chihiro disparaît, c'est parce qu'elle entre dans un monde dont elle ne fait pas partie, où elle n'a pas d'identité, auquel elle n'appartient pas. Son sauveur l'empêchera de perdre toute consistance en lui faisant manger un aliment du monde des esprits. Elle partagera leur nourriture, fera comme eux - de même que les enfants à la crèchent mangent ensemble les mêmes produits - et retrouvera l'intégrité de son corps, illustrant un dicton du pays : "pour devenir une personne mature il faut manger le riz d'un étranger" (Ben-Ari, 1997 : 104).

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Bibliographie et sources

Livres :

BEN-ARI Eryal, Body Project in Japanese Childcare ; Culture, organization and emotions in a preschool 1997, Curzon-press.
YODER Robert Stuart, Youth Deviance in Japan 2004, Trans Pacific Press, Melbourne.
FREEMAN W.H. and Compagny Child Developpement and Education in Japan - chapitre 2 - BEFU Harumi de Stanford University : "The Social and cultural background of child developpement in Japan and the United States"  1986, New-York
NOTHOMB Amélie : Stupeur et Tremblement 1999, Albin Michel.

Magazines :

Planète Japon n°1, n°2 et n°3, été, automne et hiver 2005.

Crédits images :

http://www.crisscross.com/jp/forum/m_67771/mpage_1/key_/tm.htm#70136
http://antithesis.club.fr/index.htm
http://www.atoute.org/dcforum/DCForumID5/5183.html
http://www.forumjapon.com/forum/vieuwtopic.php?t=561

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