Et lorsque les règles sont trop strictes, quand ceux qui les subissent ne les supportent plus? Qu'arrive-t-il? Quelles sont les conséquences d'un esprit de groupe porté à l'extrême?

A l'école les élèves qui présentent, d'après les études du pays, tous les critères pour devenir délinquants (parents pauvres, familles monoparentales ou appartenant aux minorités raciales du pays) sont surveillés, suspectés et observés en permanence, car on s'attend à ce que tôt ou tard ils sortent de la norme. Beaucoup d'entre eux ne voient pour exister que la solution de devenir ce que les adultes pensent qu'ils sont : des délinquants. Leur seul moyen d'appartenir à un groupe qui leur corresponde est d'entrer dans une bande de jeunes dits "déviants" qui adoptent des comportements adultes (fumer, se maquiller outrageusement pour les filles, avoir des rapports sexuels) avant que de telles actions leur soient permises. Ces jeunes des milieux défavorisés se retrouvent régulièrement au commissariat et ne connaissent que la répression qui, en maintenant le statu-quo et l'impression de menace de la part des adultes, les pousse à persister dans leur voie. Il s'agit d'affirmer une identité déjà marquée par une société où tous ceux qui n'appartiennent pas à la norme sont mis à l'écart.

Parmi les pressions et les violences scolaires typiquement japonaises, il faut considérer la persécution de certains élèves montrés du doigt et rejetés de leurs pairs, harcelés physiquement et moralement par un groupe de fortes têtes pendant que leurs camarades les délaissent de peur de devenir la cible de tels agissements. Ces jeunes, appelés les ijime, seuls pendant plusieurs années, font souvent des tentatives de suicide. Certains développeront des phobies ou cèderont à la pression de la réussite à tous prix et deviendront des hikikomori. Ce terme peut-être traduit par "confiner" "se retrancher", et désigne les jeunes qui refusent de sortir de leur chambre pendant des mois voire des années, coupant tout contact avec l'extérieur et la famille, vivant dans leur chambre où s'entassent les déchets, devant leur poste de télévision, leur console de jeu et leur ordinateur la nuit et dormant le jour. Les jeunes concernés sont majoritairement des hommes de quinze à trente ans qui vivent chez leurs parents.

Cette forme d'isolation particulière peut être vue comme la véritable forme de suicide au Japon : le suicide par les liens sociaux. A l'ère d'Edo, les villages étaient régis par des règles que chacun devait suivre. Ceux qui n'obéissaient pas étaient mis à l'écart par le reste des villageois. Il s'agissait donc de rompre les liens sociaux, d'isoler les fautifs. Le suicide a un statut légèrement différent de celui qui lui est donné en occident, où il est vu comme un péché, une honte en héritage de la pensée chrétienne. Le suicide au Japon fut un moyen de laver une faute, de sauver son honneur par une mort prestigieuse. De plus le mélange de croyances shintoïstes et bouddhistes fait croire en une force vitale à laquelle tous les êtres vivants appartiennent et retournent après la mort. L'âme humaine ferait partie d'un continuum, et ne disparaîtrait donc pas, concept "adoucissant" quelque peu le décès puisque le défunt est "toujours présent". Le suicide qui est aujourd'hui davantage une fuite de la solitude et de la pression due à la toute-puissance de la norme et de la réussite garde un aspect résolument social, et se fait même en groupe, dans certains tristes cas où des jeunes désespérés se rencontrent sur Internet et se donnent rendez-vous pour sauter le pas. Mourir à plusieurs transforme une mort par désespoir en une mort sociale, rassurante pour ceux qui vont passer de vie à trépas et plus proche de la mort prestigieuse recherchée autrefois dans le seppuku, connu en occident sous le terme hara-kiri. Il s'agit de continuer à exister pour les autres par une mort que l'on oublie pas. Les hikikomori quant à eux disparaissent de la société, sans pour autant montrer le "courage" de passer à l'acte. Disparaissant même aux yeux des membres de leur famille, ils n'existent plus que dans les monde virtuels qui leur donnent un passe-temps illusoire et dans lesquels ils s'enferment. Si les suicidaires meurent de façon sociale, les hikikomori meurent à la société.

Un autre type de mort japonaise est le surmenage. Il est bien connu que les salary-men japonais ainsi que leurs homologues féminines se tuent à la tâche (dans tous les sens du terme) pour le bien de leur entreprise. Le directeur de la société est vu comme le père de ses employés qui se consacrent corps et âme à la réussite de la "famille" qu'est devenue la compagnie. C'est ainsi que les employés à la traîne passent parfois des nuits entières sur leurs projets, délaissant leurs familles, s'abîmant la santé. On me cita ainsi le cas d'une jeune femme de vingt-quatre ans qui n'arrivait pas à satisfaire ses supérieurs et qui passa vingt heures sur vingt-quatre à travailler. Elle mourut d'une congestion cérébrale. Ce phénomène commence à se faire connaître au Japon, et porte désormais un nom : le karoshi. C'est cet état que frôle Amélie Nothomb dans son très célèbre roman Stupeur et tremblement où pour finir à temps une tâche en dehors de ses compétences elle passe plusieurs nuits sur place et finit par avoir une crise de nerfs dans les locaux de la société, avant de s'endormir sous le contenu d'une poubelle qu'elle se déverse dessus pour avoir moins froid.

Moins dramatiques mais tout aussi révélateurs, la mode exubérante et excentrique des jeunes Japonais en quête d'identité lors du passage entre les études et la vie de salarié, et la fuite de certains dans les pays étrangers. Dans une société où tout individualisme est proscrit, l'originalité est mal vue et certains refusant de n'être qu'un point dans la masse cherchent à se démarquer à tout prix. L'excentricité est par conséquent devenue une mode et le phénomène de groupe a fini par rejoindre ce qui en était une négation... paradoxe caractéristique du pays du soleil levant. La plupart de ces jeunes finiront en tailleur et costume lorsqu'ils entreront dans une entreprise, et ceux qui n'arriveront pas à entrer dans la norme et à rejoindre le groupe choisiront de partir à l'étranger.

Pour autant les activités  de groupe en entreprise, si elle ne mènent pas nécessairement au suicide ou à l'exaspération ceux qui revendiquent une identité propre, sont très communes ; et il est mal vu, voire impossible, de refuser d'y participer. Si un employeur décide d'emmener boire ses subalternes un soir, ces derniers n'auront pas les moyens de refuser. Manger entre collègues aux heures des repas est de rigueur, et les stages d'entraînement à l'auto-discipline, également monnaie courante dans le pays, sont une nouvelle affirmation des liens qui unissent les employés d'un même groupe, passant souvent avant la famille, ce qui explique que nombre de femmes doivent souvent faire un choix entre leur carrière et leurs enfants.

Le fait de tenir une maison et de s'occuper d'une famille est considéré traditionnellement comme un achèvement en soi, une réalisation de la femme qui lui demande autant voire plus de qualités qu'un emploi identique à celui d'un homme, sans compter que son rapport exclusif à ses enfants en bas âge demande une grande présence. En exerçant auprès de ses enfants et de son mari les qualités de persévérance et de don de soi, elle se montrera tout aussi active et digne dans la société que son mari qui passe cinquante heures par semaines à travailler.