Nous avons vu que l'esprit de groupe est une notion traditionnellement ancrée au Japon, inculquée aux enfants en bas âge en redirigeant par des moyens corporels les liens qui les unissent à leur famille : les activités de la journée, le repas, la sieste, sont autant de moyens de rendre "naturelle" l'appartenance à un ensemble qui passe avant l'individu. Si l'étranger en voyage remarque les nombreux aspects positifs d'une telle éducation, le revers de la médaille peut être rude : les personnes qui n'arrivent pas à trouver leur place dans la société ou auxquelles on refuse cette place peuvent avoir des comportements extrêmes que l'occident perçoit toujours de façon partielle et caricaturale.

Il est sans doute possible d'analyser le film d'animation Le voyage de Chihiro (2002) de Miyazaki, comme porteur de ces valeurs d'identification au groupe et de respect des règles traditionnellement véhiculées dans le pays. L'histoire est celle d'une fillette de dix ans qui, lors du déménagement de sa famille, se retrouve avec ses parents dans ce qu'ils prennent tout d'abord pour un parc à thème abandonné. Les parents se dirigent d'un pas hardi au coeur d'un petit village où ils découvrent des mets délicieux et s'empressent de se servir après avoir constaté que personne ne se trouve à proximité. Chihiro, leur fille, effrayée par cet univers étrange, demande à plusieurs reprises de faire demi-tour, et devant l'indifférence de ses parents décide d'explorer les environs. Après quelques minutes, alors que le soleil se couche, elle revient vers son père et sa mère... qui se sont transformés en cochons, et voit apparaître des spectres partout autour d'elle. Affolée, elle se rend compte qu'elle disparaît peu à peu. Il lui faudra le secours d'un habitant du monde qui s'anime autour d'elle pour retrouver sa consistance d'origine. Les parents de Chihiro sont "d'authentiques" Japonais influencés par la culture occidentale. On y voit l'ego démesuré des Japonais qui oublient les valeurs de l'humilité quand le père rassure sa fille en lui disant que rien ne peut lui arriver puisqu'il est avec elle, et l'irrespect des règles conduisant à la déshumanisation : c'est parce que ses parents se sont servis et "goinfrés comme des porcs" sans demander la permission, assurés du fait que "Papa a sa carte de crédit" et qu'il pourra payer quand on le lui demandera, qu'ils sont punis par un changement d'apparence. Le seul secours reste l'amour de leur fille qui devra travailler dur et persévérer envers et contre tout. C'est ici l'unité de la famille qui est mise en valeur, ainsi que la persévérance. Si Chihiro disparaît, c'est parce qu'elle entre dans un monde dont elle ne fait pas partie, où elle n'a pas d'identité, auquel elle n'appartient pas. Son sauveur l'empêchera de perdre toute consistance en lui faisant manger un aliment du monde des esprits. Elle partagera leur nourriture, fera comme eux - de même que les enfants à la crèchent mangent ensemble les mêmes produits - et retrouvera l'intégrité de son corps, illustrant un dicton du pays : "pour devenir une personne mature il faut manger le riz d'un étranger" (Ben-Ari, 1997 : 104).